
TV SUNDAZE met un grand coup de latte dans la fourmilière du rock indépendant français, avec son impeccable troisième album, Plastic bags/Packing tape. Aussi, à la Casbah, nous n'avons pas manqué de rallumer la télévision en invitant 50% du groupe : au chanteur-guitariste à frange, Corentin ROUX, s'est joint le guitariste-producteur moustachu, Romain DA SILVA. Affables, inspirés et lucides : des mecs bien !
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Sur leur troisième album, Plastic bags/Packing tape, le quatuor valentinois TV SUNDAZE a non seulement musclé le propos (les guitares sont vraiment bien en avant), mais aussi complexifié les structures des morceaux. Pour la plupart protéiformes et évolutifs (pour ne pas dire labyrinthiques), certains surprendront bon nombre d’auditeurs. D’aucuns pourraient même être déstabilisés, notamment par You wanna know (I think I broke), son introduction aux antipodes de ce qui va suivre, son break inattendu et son intrigant épilogue... tout cela en moins de 3 minutes. Avec William Wilson (coucou Edgar Allan POE !), TV SUNDAZE réussit l'exploit de réunir deux excellentes chansons en une seule, pourtant très courte (1´47). Fait notable aussi, le groupe se frotte ici à des terrains de jeu encore peu explorés : passages post-punk et syncope à la DEVO (Don't mind me), bien en vogue actuellement, ou encore portions de lourdeur métallique du psyché-stoner tellurique (toutefois déjà abordée avec le projet parallèle, FAZE). L’excellente production (en partie co-réalisée par Romain DA SILVA, guitariste du groupe, récemment producteur de JOHNNY CARWASH) met en valeur ce qui faisait déjà la force de TV SUNDAZE, tant sur scène que sur Harness, son précédent album, malheureusement peu chroniqué par la presse spécialisée (leur préférant des parvenus qui n’ont pourtant pas besoin de coups de pouce supplémentaires ; liste non révélable, par crainte de représailles) : solide assise rythmique, mélodies vocales imparables, guitares qualitatives (entre cristal harmonique et papier de verre). Puisse la triplette de labels (Howlin’ Banana Records, Le Cèpe Records et Tape Source Records) permettre à ce nouveau disque de faire connaître TV SUNDAZE à un plus large public.
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E N T R E T I E N //// E N T R E T I E N //// E N T R E T I E N
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"Cet album parle d’aliénation, de confusions
et de lutte contre ses propres démons"
Pour ceux qui ne vous connaissent pas encore, Corentin, peux-tu rapidement nous présenter TV SUNDAZE (historique, formation, influences premières, membres du groupe, etc.) ?
Corentin ROUX : On s’est formé en 2019 à Valence [Drôme, NDLR], et après un premier disque paru en 2020 et des dates dans la région Rhône-Alpes, on a sorti notre deuxième disque, Harness, en 2023. Celui-ci nous a donné accès à des tournées dans toute la France. Aussi, avec notre troisième disque, Plastic bags/Packing tape [sortie mondiale le 18 avril 2025, NDLR], on souhaite cette fois-ci continuer de nous développer dans l’hexagone et même viser des tournées à l’international ! Le groupe se compose de Max à la batterie, Romain à la guitare, Jérémy à la basse et moi à la guitare et au chant. Le groupe a pas mal évolué au fil des années et c’est sûrement dû aux influences qui changent. On n’a pas vraiment de style prédéfini. Le premier disque, On the balcony, était très orienté surf-pop-60's telle que savent faire ALLAH-LAS, Kevin MORBY ou même ce petit groupe anglais inconnu, les BEATLES. Puis, avec Harness, le champ des possibles s’est élargi vers d’autres influences comme PAVEMENT, le VELVET UNDERGROUND, Courtney BARNETT... Aujourd’hui, ce nouvel opus est un bon mix de tout cela, mais aussi de nos influences punks telles The DESCENDENTS, le CLASH, les HIVES, BIKINI KILL... Mais aussi les contemporains Ty SEGALL et PARQUET COURTS. Il y a tellement d’influences !
Le line-up du groupe est stable depuis votre précédent disque. Est-ce plus confortable en termes de projection artistique ?
Carrément ! Depuis que Jérémy a rejoint le groupe avec ses influences, son jeu et sa vision artistique, c’est comme si ce n’était plus le même groupe. L’alchimie qui existe entre nous est très complémentaire, on fonctionne vraiment tous les quatre à fond en termes de projection.
Pour ce nouveau disque, les méthodes et étapes de la composition sont-elles restées les mêmes (apport de chacun autour d’un riff de répétition ou d’une ébauche proposé par un des membres, greffage de la mélodie affinée à la maison, peaufinage collectif…) ?
Oui, c’est la même recette ! Même si un de nous arrive avec une chanson qu’il considère comme finie, la vision des autres apporte beaucoup et ça se transforme toujours quand on est tous les quatre.
Croyez- vous en la démocratie au sein d’un groupe de rock ?
Alors oui et non. Pour la majorité des décisions, c’est souvent le plus grand nombre qui l’emporte, donc à la démocratie. Après, il faut toujours un élément qui pousse les autres pour avancer dans un groupe. Chaque groupe a son fonctionnement, mais pour nous, il faut un leader, qui peut changer en fonction de la tâche abordée, mais un leader qui propose et pousse les actions. Ensuite, sur les décisions, c’est cool de respecter l’avis de chacun.
En ce qui concerne les textes, (toujours et encore) en anglais, Corentin, tu restes maître à bord. Les autres ont-ils toutefois un droit de regard ?
Jamais de la vie, ils liront les paroles sur Spotify, comme tout le monde ! Non, je rigole ! En soit les gars me font confiance là-dessus : j’ai carte blanche. Après, ça arrive qu’ils suggèrent des sujets ou alors qu’on en parle une fois la chanson terminée afin de savoir comment l’interpréter tous ensemble. Plus on parle des paroles, plus chacun pourra interpréter à sa manière et donc donner de sa personne dans la réalisation de la chanson. Comme on pourrait jouer nos guitares d’une certaine façon par rapport à la rythmique du batterie-basse, on va jouer la chanson en fonction de ce que les paroles font résonner chez chacun.
De quoi parlent les textes de ce nouveau disque ?
Les paroles tissent un fil conducteur entre les morceaux, racontant l’histoire d’un narrateur qui se laisse engloutir par un alter-ego sombre, son doppelgänger. Sa descente commence avec une mauvaise fréquentation (Problem II) qui le laisse socialement confus, seul au milieu de la foule (Don't mind me). Il va donc se créer un alter-ego négatif comme mécanisme de défense (William Wilson) qui va engendrer de plus en plus de distance entre lui et le monde extérieur (You Wanna Know). Il décide alors de fuir ses pensées parasitées et son environnement en déménageant (Bugs Bugs Bugs). En résumé, cet album parle d’aliénation, de confusions et de lutte contre ses propres démons.
Dans l’interview accordée lors de la sortie de Harness, tu m’avais dit : « Les paroles parlent souvent de mes ressentis personnels et d’observations sur ma vie, mais aussi sur celle des autres. Récemment, je me suis mis à beaucoup raconter les histoires de ceux que j’observe. Les sujets varient, mais je remarque que j’écris souvent sur le sentiment de frustration, de questionnement sur ma place ». Est-ce toujours le cas ?
En fait je me rends compte que c’est presque la suite ! Ça parle beaucoup de mauvaise gestion des sentiments de frustration, de questionnements et de ce qu’on devient ensuite. Mais effectivement, il y a toujours ce truc où j’aime bien partir d’un sentiment qui m’appartient pour le transformer en histoire, en mixant et en la confrontant à la vie des autres. Après il y a d’autres sujets : Extinctor est une ode à Kathleen HANNA, la chanteuse de BIKINI KILL et Le TIGRE. Clock’s disease parle du temps qui passe du point du vue d’une personne âgée, qui ne sait plus comment l'arrêter tellement il semble aller de plus en plus vite. Merry go round est une chanson où je reprends des textes des BEATLES pour m’amuser, car les gens nous ont tellement parler de ce groupe que je n’en pouvais plus à un moment.
Quel regard portes-tu sur tes textes plus anciens ?
Ça dépend lesquelles [rires] ! Après ce n’est jamais facile de relire mes anciens textes : je préfère laisser les chansons écrites auparavant dans le tiroir et aller de l’avant.
Sens-tu une évolution dans ton écriture ?
J’espère qu’il y en a une ! En tout cas, le but pour moi c’est de continuer de m’amuser et d’être créatif avec les textes, ce qui correspond à notre façon de voir la musique avec le groupe. Que ce soit dans la musique ou dans les textes, j’ai l’impression que l'on va de plus en plus loin dans les histoires qu’on veut raconter, et ça, c’est satisfaisant.
Tu sembles vouloir nous faire partager ta culture littéraire anglo-saxonne. William Wilson est plus qu’un clin d’œil à Edgar Allan POE. Pourrais-tu nous en dire davantage ?
Pour être honnête, je n’ai pas vraiment de culture lettrée anglo-saxonne. En fait, je ne me suis intéressé à Edgar Allan POE que très récemment. J’aime bien la manière macabre qu’il a de raconter ses histoires. Au début, j'ai juste souhaité m’inspirer de sa nouvelle William Wilson, jusqu’à ce que ça devienne un personnage qui entre dans l’écriture de cet album. Je trouvais ça marrant de mixer son personnage ancien, sombre et mystérieux, avec un personnage moderne un peu loser. J’aime bien écrire avec un second degré et un peu d’ironie et ça contrastait bien avec la nouvelle d'Edgar Allan POE.
Qu’est ce qui t’a touché récemment, en poésie, en littérature ?
J’ai découvert le livre Karoo de Steve TESICH [Monsieur Toussaint Louverture, 2012] et j’ai trouvé ça génial. C’est tellement satirique. J’adore sa manière d’écrire ! Et j’ai eu une longue addiction à Joan DIDION aussi. Idem avec Jessica PRATT. Même si c’est une musicienne-chanteuse, je la considère comme poétesse tellement ses textes sont forts. Et je ne peux pas oublier de mentionner le livre Under the banner of concern de Tim PRESLEY [Anthologie Editions, 2020], qui mixe poésie et peinture de la meilleure des manières, avec des textes à la BUKOWSKI. Enfin plein de choses différentes finalement !
Il est parfois avancé dans les interviews de groupes de rock français chantant en langue anglaise que celle-ci permet une souplesse plus mélodique. Qu’en penses-tu ?
Franchement je n’ai jamais trop essayé de chanter ou écrire en français, donc je ne pourrais même pas te donner de réponse là-dessus !
Le passage à l’écriture en français n’est donc toujours pas au programme.
On me le demande tellement que maintenant j’ai envie d’écrire une chanson en italien, avant même d’écrire en français. Et je ne sais même pas parler italien !
"Au lieu de gentiment pousser la porte de la composition,
on a préféré donner des gros coups de pied"
Corentin, tu as vécu une partie de ton enfance en Californie. Gardes-tu des attaches avec ce pays ?
Oui je pense, sûrement une manière de penser et de fonctionner. En fait, je suis surtout toujours très admiratif de la scène artistique et en particulier musicale des villes comme Los Angeles et San Francisco. J'ai comme l'impression que rien ne peut les arrêter là-bas, même leur situation politique terrible. Dans ma tête, le vrai maire de Los Angeles c’est John DWYER des OSEES.
Justement, la situation politique et sociale actuelle aux USA (retour de TRUMP, dérapages d'Elon MUSK, arrogance de JD VANCE, entre autres), les enjeux économiques et géopolitiques ou encore les feux à Hollywood de début janvier 2025 : ces événements et faits d’actualité pourraient-ils t’inspirer ?
C’est tellement catastrophique comme situation que je préfère ne pas lier nos compos avec ça. Je préfère proposer des histoires et des chansons qui servent de portes de sortie un court instant.
Là non plus, l'écriture de chansons politiques ou engagées ne semble pas prévue.
Il y a de nombreux groupes qui le font très bien et qui arrivent à changer les choses à leur manière ! The CLASH, CRASS, les DEAD KENNEDYS, et, dans notre scène à Valence, Roger D’ARCY. J’adore leur manière de le faire ! Mais on n’est pas là-dedans avec TV SUNDAZE, peut-être un jour, dans une optique de nouveau défi.
Un premier disque pop (plutôt ligne claire), un deuxième résolument rock (avec une solide assise rythmique et des guitares bien en avant) et ce nouveau, parfois beaucoup plus rentre-dedans : d’album en album, vous musclez votre jeu, notamment en ce qui concerne la place des guitares. Est-ce une envie délibérée ?
Oui c’était une envie ! Plus on partait en concert, plus on avait envie de voir les gens se défouler et donc, naturellement, on s’est mis à écrire des chansons plus rentre-dedans. C’est l’album brique de TV. On a vécu pas mal de trucs forts ces derniers temps, alors au lieu de gentiment pousser la porte de la composition, on a préféré donner des gros coups de pied et livrer des riffs de guitares puissants pour enfoncer cette porte.
"Il y a un côté défouloir et cathartique dans ce disque"
Dans le milieu du rock, il se dit souvent que le cap du deuxième album est difficile à passer. Dans l’interview précédemment évoquée (pour la sortie de Harness), tu avais confirmé. Il semblerait que la difficulté soit aussi venue a posteriori : selon moi, ce formidable disque n’a pas été suffisamment mis en valeur dans les médias.
Oui c’est vrai ! Après il y a tellement de groupes et de disques à repartager. Je n’en veux pas aux médias. Mais cette année, avec l’attachée de presse Lucie MARMIESSE de See You In LA, nous faisons en sorte que les sorties des singles et de l'album soient relayées par les bons médias ! D’ailleurs, encore merci, parce que chez Rock à la Casbah et Radio Méga, vous nous soutenez toujours ! Et vous étiez les premiers ! [Avec grand plaisir, NDLR]
Avez-vous alors pu ressentir de l’injustice voire une certaine frustration que ce disque n'ait pas été mis en valeur dans la presse musicale ?
Pas vraiment. Si c’est relayé, c’est du bonus, mais sinon il faut continuer à produire, puis passer à autre chose.
Cela a-t-il pu avoir un impact sur ce nouvel album, notamment en terme de son, beaucoup plus rentre-dedans ?
Bonne question [Merci, NDLR] ! Mais on ne pense pas aux médias quand on compose. Le fait de jouer plus fort et plus rentre-dedans, c’est plus pour le public, lui faire entendre notre message plus directement. C’est la manière naturelle qu’on a eu de s’exprimer avec nos instruments pour ce disque. Je pense aussi qu’il y a un côté défouloir et cathartique dans ce disque, d’où le côté punk.
Dans les gazettes de rock, il est aussi souvent écrit que le troisième album est celui de la maturité. Croyez-vous à cela ?
C’est vrai pour pas mal de groupes. De notre côté, on veut chercher à toujours évoluer et on a encore pleins de choses à apprendre. J’espère qu’on n’est pas à notre top de maturité et qu’on continuera de grandir sur les prochains disques [Rires].
En tout cas, ce nouvel album semble plus assumé.
C’est le cas ! Avec cet album, on a pu libérer toutes les facettes de TV SUNDAZE à ce jour. On en est vraiment contents. Pour la plupart des chansons, nous les jouons depuis un moment en live et c’est pour nous le meilleur disque qu’on ait enregistré à ce jour !
Ce disque est comme une photographie du TV SUNDAZE actuel.
Oui et je pense que c’est pour ça qu’on en est fiers ! Plastic bags/Packing tape est le premier album qui correspond autant à tout ce qu’on est et ce qu’on écoute. C’est pour ça que l’album va un peu dans tous les sens, on est allé puiser dans toutes nos influences et on commence enfin à comprendre et à savoir utiliser notre son, notre manière de composer.
Quel fut le déclic pour la réalisation de ce disque ? Y avait-il une idée de départ, un concept, une direction, un objectif, des lignes de force ?
C’est arrivé assez naturellement : on s’est mis directement à composer après la sortie du précédent en 2023. En fait, il y a même des chansons de ce nouvel album qu’on jouait déjà pendant la release party de Harness ! Au départ, il y avait vraiment la volonté de lâcher les chevaux dans la compo. D’aller plus loin en termes de volume sonore, de puissance des riffs, mais aussi au niveau de la composition. S’il y avait un concept de départ, c'était de sortir des manières de composer traditionnelles, type intro/couplet/refrain/couplet/refrain/pont. Cette fois, on s’est concentré sur le fait de raconter une histoire avec nos instruments, composer comme on écrirait un film à chaque fois. Certaines chansons n’ont même pas de refrains ! L’exemple le plus évident serait Clock’s disease, où les différentes parties de la chanson ne reviennent pas.
Cet album porte un double titre, Plastic bags/Packing tape. Dans un premier temps, pouvez-vous nous apporter une explication textuelle ?
Plastic Bags/Packing Tape, c’est une ligne de la chanson Bugs Bugs Bugs. Ça représente un déménagement mental, parasité par ce fameux double maléfique. Tout enfermer dans des sacs plastiques et les fermer au gros scotch pour les jeter et pouvoir passer à autre chose. C’est pour ça que la pochette de l’album traduit cette lutte : une to-do list de déménagement où seuls Plastic bags et Packing tape restent à faire, entourée de murs de briques. Ces briques représentent un poids lourd à porter, pouvant servir à reconstruire un futur ou à tout détruire si c’est l’alter-ego qui a pris le dessus. Mystère qu’on laisse irrésolu.
J’ai toutefois l’impression qu’il vous fut difficile de choisir dans la liste finale des titres d'album, c’est parfois la même chose pour le prénom d’un enfant, d’où des prénoms composés.
Oui, c’est toujours difficile de choisir un titre d’album ! Aucun de nous n’a d’enfants, mais je ne sais pas comment les parents font ! C’est en écoutant le disque au moment de la chanson Bugs Bugs Bugs que ça nous est paru évident, surtout qu’avoir deux titres qui ont des sonorités similaires ça correspond aux deux personnages jumeaux dans l’histoire, cet album marche beaucoup sur la dualité.
Selon moi, ce double titre d’album en dit beaucoup sur l’esthétique musicale et la direction artistique actuelles du groupe. Vous semblez ici aussi parfois hésiter sur la ligne directrice à tenir, sur les choix à faire. Cela se ressent sur l’ensemble. Ce n’est toutefois pas un reproche : cela permet de sortir d’un certain classicisme, en donnant à écouter à l’auditeur des morceaux aux structures protéiformes, voire labyrinthiques.
On ne sait pas si on doit laisser notre double maléfique prendre le contrôle ou pas ! [Rires] Non, plus sérieusement, on s’est beaucoup plus laissé porter par la musique pour le coup. Comme je te le disais tout à l’heure, on est sortis des structures standards couplet-refrain pour avoir un ressentiment d’inattendu et d’histoire qui avance.
"Un disque de lâcher-prise,
mais quand même réalisé par des control freaks"
En effet, ce troisième album semble moins répondre aux canons pop et rock.
Comme un couple de longue date, il faut savoir se réinventer pour s’amuser ! Et chez-nous, ça passait par casser les structures classiques des chansons ! Sachant qu’on enregistre toujours dans le même studio, c’est vraiment dans les chansons qu’on cherchait du fun et de l’imprévisible.
C'est le cas notamment sur You wanna know (I think I broke). Ce titre assez court (même pas 3 minutes) est plutôt déstabilisant : l’intro est aux antipodes de ce qui va suivre, le break est inattendu, l’épilogue intrigant...
Ce qui est fou, c’est que cette chanson n’a que deux accords ! L’intro c’est un quatre mains qu’on a fait sur un clavier Farfisa avec Romain, sur les accords de la chanson. Elle fait un peu jeu vidéo et quand la chanson arrive, elle cogne comme la vie réelle quand on sort des jeux [Rires]. Le narrateur ne sait plus répondre aux questions du quotidien type « comment ça va ? ». Il se perd dans toutes ces questions auxquelles il ne répondrait jamais honnêtement.
Quant à William Wilson, vous réussissez l'exploit de réunir deux excellentes chansons en une seule, très courte. Est-ce délibéré ou fortuit ?
À la base, on ne savait plus où aller après le stop dans cette chanson, et en répétition un jour, on a rattaqué direct sur une reprise de Suburban home des DESCENDENTS, pour ensuite retomber sur notre chanson à la fin. Et puis c’est resté. À force de faire cette reprise en concerts, on a décidé de rendre hommage aux DESCENDENTS en intégrant le riff dans la chanson !
Vous semblez avoir laissé de côté le harnais qui peut parfois bloquer la création. C’est un peu comme si vous vous étiez affranchis de certaines règles, de certaines limites, voire d'une certaine forme d’auto-censure.
Je n’irais pas jusque-là, mais c’est vrai que travailler sur Harness a été un déclic et qu’on se rendait comptes des limites qu’on s’imposait sans le vouloir parfois ! Et quand on a commencé à composer pour Plastic bags/Packing tape, on a lâché les règles dès le début, on s’est complétement laissé aller, mais dans le bon sens du lâcher-prise !
Malgré tout, même quand vos guitares nous collent au mur, on sent toutefois que vous êtes dans une totale maîtrise des instruments et de leur puissance. On n’est pas dans une sauvagerie débridée et incontrôlable. Êtes-vous un peu control freaks ?
Tu as bien capté le disque ! [Ouf ! Me voilà rassuré, NDLR] Effectivement, c’est un disque de lâcher-prise, mais quand même réalisé par des control freaks. On est complétement comme ça, c’est vrai. En fait, surtout sur l’aspect sonore et musical, on veut que les chansons qui sortent soient sous leur meilleure forme possible.
Avant d’entrer en studio, tout est-il déjà écrit et composé ?
La grande majorité oui ! En tout cas, on ne vient plus en studio avec des chansons pas encore terminées. Après, il y a eu des modifications et des improvisations sur le moment. Mais on arrive toujours en studio avec au moins le sentiment d’avoir terminé toutes les chansons.
Quelle place est cependant laissée à l’imprévu dans celles-ci ?
Une fois qu’on a une bonne structure, on est assez libre. En tout cas, sur ces nouvelles chansons, on a eu tendance à pas mal improviser, quitte à parfois même partir en jam, notamment en concert. C’est assez nouveau chez-nous. Ce qui est marrant, c’est qu’on enregistre chacun notre tour : d’abord la batterie, ensuite la basse, puis les guitares et enfin les voix. Si un de nous improvise pendant sa prise, on a totalement envie d’improviser à notre tour sur les prochaines prises, pour harmoniser. On fait beaucoup ça avec les guitares. Je vais beaucoup improviser des parties solos ou fuzz et Romain va faire de même par-dessus pour créer de nouvelles harmonies. Et c’est comme ça qu’on s’amuse toujours.
Comment arrivez-vous alors à conjuguer contrôle, maîtrise et improvisation dans votre musique ?
En fait, on fait beaucoup de pré-production avant d’enregistrer, c’est-à-dire enregistrer des versions démos des chansons. Il nous arrive parfois d'en faire plusieurs pour une même chanson, ce qui la fait constamment évoluer. Une fois que la structure est considérée finie, la partie maîtrise et contrôle est dans la poche, donc on se permet beaucoup plus d’improvisations, que ce soit en studio ou en live, sur l'intro, l'outro ou le solo, par exemple.
Je ne me trompe pas en disant que ce nouvel album semble résolument placé sous le signe de la liberté totale ?
Je ne pense pas que tu te trompes ! En tout cas on ne s’est mis aucune barrière !
Les lignes de chant laissent toujours une belle place à la mélodie. Corentin, on sent que tu te fais plaisir dans ce domaine.
Oui, carrément ! Ce qui est marrant, c’est que je n’ai jamais trop voulu être chanteur, ça m’est tombé dessus quand j’étais au collège et qu’on n’avait pas de chanteur dans mon premier groupe. Mais maintenant, et en particulier avec TV SUNDAZE, je m’amuse beaucoup sur ce terrain là. En fait j’adore écrire et pouvoir exprimer les textes de cette façon, c’est juste génial. J’ai toujours adoré la mélodie, ça permet d’embellir les mots et de mieux justifier ce qui est écrit sur un papier à la base.
En revanche, les chœurs et harmonies vocales semblent moins mis en avant sur ce disque que sur le précédent.
C’est vrai ! Ce n’est pas forcément voulu, les chansons en avaient sûrement moins besoin. On voulait garder un esprit live aussi, donc il y a moins de différentes voix qu’avant, on s’est concentré sur ce qui était joué en concert.
Vos projets parallèles (FAZE et OGOD) ont vraisemblablement une influence sur le TV SUNDAZE actuel. Je pense notamment au son, au jeu, à la cohésion globale, à la dimension métallique et tellurique de certains passages…
Oui, c’est sûr ! La déconstruction/construction des morceaux, c’est un côté que Jérémy et Romain appliquent pas mal dans FAZE. Quant au côté métallique et rentre-dedans, c’est un truc que j’ai appris de mon côté en jouant avec OGOD, où la puissance des riffs et le volume sonore n’ont pas trop de limites ! Il y a d’ailleurs un petit clin d’œil à OGOD dans la chanson Don’t mind me. Les oreilles attentives capteront sûrement.
Romain, tu produis régulièrement des groupes (JOHNNY CARWASH récemment). Dans quel mesure cela a-t-il nourri les réalisations actuelles de TV SUNDAZE ?
Romain DA SILVA : Effectivement, j’ai eu la chance jusqu’à maintenant de travailler avec les JOHNNIE CARWASH, sur leurs disques. Comme pour TV, on a vécu les préparations d’albums à rallonge et, à l’inverse, le temps qui presse. Il faut savoir que ce sont des personnes qui mettent beaucoup de rigueur dans ce qu’ils font. Avec eux, le plus important pour moi est de capter leur énergie, comme dans une photo. C’est bien pour ça qu’on fait 90% du disque en live à chaque fois. On fait pareil pour TV : la meilleure prise restera toujours celle avec le plus de sentiments, de vérité et de spontanéité. On peut dire dans un sens que c’est ce trait parmi d’autres qui m’inspire le plus.
Vos deux premiers disques sont sortis sur votre propre structure, le label Tape Source Records. Désormais, vous êtes co-signés chez Howlin’ Banana Records et Le Cèpe Records. Qu’est-ce que cela change pour vous ?
Corentin ROUX : Alors déjà, c’est un plaisir de travailler avec eux. Ensuite, on apprend plein de nouvelles choses. On reste maître de tout l’aspect artistique, mais, grâce à eux, on a enfin de l’aide sur la distribution de notre musique à un public plus large et averti. On unit nos forces et c’est pour ça qu’on a encore plus confiance en ce disque !
"Quand la vie réelle prend le dessus, ça fait toujours un peu mal"
Alors qu’Harness avait une pochette en noir et blanc, on note un retour des couleurs sur celle de Plastic bags/Packing tape.
On avait envie de sortir du noir et blanc et de faire revenir la nuance des couleurs ! C’est Malou CHAPURLAT [@pseudo2ouf sur Instagram] qui a réalisé cette pochette. Elle a l’habitude de raconter des histoires grâce à ses collages papiers et elle manie super bien les couleurs justement. Quand on lui a parlé de l’histoire que l'on racontait avec ce disque, elle a tout de suite capté. Elle en a fait sa propre interprétation et on est très contents du design et des visuels !
Vous êtes souvent sur la route. On avait déjà évoqué le côté agréable et fraternelle de la vie en tournée. En espérant que ce soit toujours le cas, comment faites-vous pour vous préservez des tensions, de la lassitude, de la routine ?
Si tu parles de la tournée, c’est différent chaque soir. On rencontre énormément de monde , ce qui fait que l'on tombe rarement dans la routine ! On est super organisés en tournée et, évidemment, parfois la fatigue prend le dessus. Mais on se connaît tellement bien qu’on arrive toujours à en faire un truc positif ! Là où c’est plus compliqué, c'est dans les moments où on n’est pas en tournée. Quand la vie réelle prend le dessus, ça fait toujours un peu mal. Mais on essaye de rester occupés, y a pas mal de boulot dans un groupe !
Peut-on espérer que 2025 soit l’année de la consécration, ou du moins de la révélation à un public plus large ?
En tout cas nous on espère vraiment ! Chaque fois qu’on va jouer de plus en plus loin, que les gens aiment le groupe et qu’on laisse notre empreinte, c’est toujours une consécration. Peut-être que cette année, avec tout le travail mis en place, on touchera un public plus large et plus éloigné. En tout cas, ça serait génial.
On sent quand même que vous êtes à l'aise dans le monde souterrain.
Le monde indépendant nous convient, de toute façon, on ne se fait pas d’illusions, on ne ferait pas la même musique si on voulait passer sur TF1. En revanche, on souhaite développer notre public et que notre musique soit répandue, afin qu’elle fasse vibrer les gens comme elle nous fait vibrer nous. Peut-être même qu'elle pourrait inspirer d’autres gens à faire de la musique et être créatifs. Comme les groupes qu’on admire ont fait pour nous !
Je vous laisse le mot de la fin à destination des lecteurs et auditeurs de la Casbah.
Bonne écoute de notre troisième opus. On espère que vous éprouverez autant de plaisir à l’écouter que ce qu’on a eu de le réaliser ! Merci pour cette interview [Avec plaisir, NDLR] et j’espère qu’on se croisera tous en concert !
Article et propos recueillis par bingO
(01 avril 2024)XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX
TV SUNDAZE. Plastic bags/Packing tape
(Howlin’ Banana Records, Le Cèpe Records et Tape Source Records, 2025)
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Pour prolonger...
TV SUNDAZE : Bandcamp
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Dans nos archives sonores :
Rock à la Casbah #881 (26/02/2025)
Rock à la Casbah #876 (22//01/2025)
Rock à la Casbah #800 (01/02/2023)
Rock à la Casbah #798 (18/01/2023)
Mixtape #42 (26/08/2020)
Dans nos archives écrites :
TV on the radio,
interview réalisée par bingO (31/01/23)
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Photographies : ALEXE BEC
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