Rencontre au sommet // Daniel GREENE / MOUNTAIN MOVERS

Interview en V.F (2021)
                   
Quelques semaines après la sortie de World What World, huitième album des MOUNTAIN MOVERS, notre chroniqueur s'est entretenu avec la tête pensante du groupe de New Haven, Daniel GREENE.
 

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"Echanger des cassettes, lire des fanzines"

Te souviens-tu de tes premières émotions musicales et d'où elles venaient ?

     J'ai grandi avec des frères et sœurs plus âgés qui passaient tout le temps des disques dans le salon. Mon frère ainé jouait de la guitare avec son groupe, chez-nous, dans les années 70. J'adorais la force que la musique dégageait quand elle était aussi proche.
 

Quand as-tu réalisé que tu voulais devenir musicien ?

     J'ai commencé à échanger des cassettes, chercher des concerts, lire des fanzines, commander des VHS et observer la scène underground quand j'ai eu 14 ans. Mais le moment clé est venu quelques années plus tard, quand je me suis retrouvé assis sur la scène d'un club à Providence pour un concert de la tournée Good Earth des FEELIES. Je me suis alors dit « J'aimerais bien être dans un groupe comme ça ».
 

Te souviens-tu du premier morceau que tu as écrit ?

     Je ne suis pas sûr de quelle chanson est venue en premier, mais j'essayais d'en écrire avec des titres d'un seul mot, du genre Wild, Serious ou Shame, en réaction à ces groupes de l'époque qui avaient des noms de morceau à rallonge et assez énervants.
 

The BUTTERFLIES OF LOVE était-il ton premier groupe ? En consultant la bio du groupe, on se rend compte que la plupart des membres du groupe n'étaient pas musiciens à la base. Est-ce que ça a eu une incidence sur la musique que vous faisiez ?

     Oui, je n'ai jamais eu que deux groupes : The BUTTERLIES et The MOVERS. Jeffrey GREENE (aucun lien de parenté) et moi avons commencé à écrire et jouer ensemble à New Haven en 1992. On n'était clairement pas des musiciens. Vers 1996, on est passé à un line-up à cinq, avec Jeffrey et moi au chant et à la guitare, Scott AMORE aux claviers, Pete WHITNEY à la basse et Neil O'BRIEN à la batterie. Au final, on a réussi à être entouré par des musiciens.
 

Comment en êtes-vous venus à collaborer avec MARK MULCAHY ? Qu'est ce que cela t'a appris ?

     Mark tournait continuellement avec MIRACLE LEGION au début des années 90 et je les voyais à chaque fois qu'ils revenaient en ville. On s'est rencontré après un concert en 1994 et nous sommes restés de très bons amis depuis. Il a joué de la batterie sur notre premier album et il a aussi apporté beaucoup de choeurs et d'idées sur d'autres disques. J'ai appris beaucoup grâce à lui sur tout ce qui touche le show biz, faire des concerts, et enregistrer des disques.
 

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mmovers_spirale_500.jpg, by Bingo

"On est parti au sommet"

Votre single Rob a bank a été loué par John PEEL, ce qui vous a même permis d'enregistrer une Peel Session en 1999. Comment s'est passée cette expérience ? De façon plus générale, comment expliques-tu le succès du groupe en Angleterre ?

     Jeffrey a écrit et chanté Rob  bank, qui est devenu un hit. John PEEL passait souvent le morceau. Peu de temps après, on a signé chez Fortuna Pop !, un label indé de Londres dirigé par Sean PRICE. On avait déjà fait plusieurs sessions pour la BBC, mais cette Peel Session a été une expérience incroyable. On s'est construit un auditoire curieux et consistent au Royaume Uni en y tournant entre 1998 et 2007. Je pense qu'on a bien marché là-bas parce que, pendant que les autres groupes semblaient tous minimalistes et policés, nous étions toujours à tituber, à deux doigts de nous effondrer.
 

Vous avez donné des concerts de reformation en 2017 dans le Connecticut et à Londres. Y en aura-t-il d'autres ?

     Notre dernier concert était à l'Islington Assembly Hall à Londres en 2017, dix ans après notre séparation. C'était une façon parfaite de mettre un point final à l'existence du groupe. On est parti au sommet.
 

Comment as-tu rencontre Rick OMONTE et qu'est ce qui vous a décidé de monter les MOUNTAIN MOVERS ?

     Rick et moi sommes devenus amis grâce à la scène musicale de New Haven. On a commencé les MOVERS ensemble au milieu des années 2000. À la base, on jouait avec des musiciens du coin, différents d'un concert à l'autre, dont notre ingé son/magicien actuel, John MILLER. On a commencé à jouer avec Krissy BATTALENE (HEADROOM, MASAMI KAWAGUSHI, COLORGUARD) en 2011, et peu après, Ross MENZE (HEADROOM, ESTROGEN HIGHS, IRON HAND) nous a rejoint. C'est ainsi qu'est né notre line-up permanent.
 

Les MOUNTAIN MOVERS sont souvent présentés comme les parrains de la scène musicale de New Haven. Dirais-tu qu'une telle scène existe réellement ? A part vous, HEADROOM et Stefan CHRISTENSEN, peu de groupes locaux arrivent à faire parler d'eux en dehors des Etats-Unis. Y en a-t-il certains que tu pourrais nous recommander ?

     Il y a historiquement toujours eu des scènes musicales assez cool à New Haven. La nôtre n'en est qu'une parmi tant d'autres. De nos jours, je recommanderai tout ce que peut faire David SHAPIRO (ALEXANDER, CENTER) ou la légende locale Kath BLOOM. Mais aussi tous les projets où sont impliqués Ian McCOLM, Zach ROWDEN et Henry BIRDSEY.
 

Il y a justement d'incessantes collaborations entre les MOUNTAIN MOVERS, HEADROOM et Stefan CHRISTENSEN, est-ce une source d'inspiration pour toi ?

     Oui ! On adore jouer de la musique le plus souvent possible, et jouer avec des gens que tu aimes est assez simple. Chacun est si différent et joue et pense de façons différentes, c'est intéressant de voir comment des combinaisons différentes peuvent donner des résultats aux spectres aussi éloignés. Des fois, on joue tous ensemble sous le nom de LOOSE TRUCKS ou THE DIRT PILE FAMILY BAND, juste pour le fun.
 

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mmovers_draps_500.jpg, by Bingo

"Un super mélange de chansons et d'improvisation"

Votre label Car Crash Avoiders est inactif depuis quelques années, y a-t-il des plans pour le ramener à la vie ? Les deux premiers albums des MOUNTAIN MOVERS sont sortis dessus, avant de se concentrer sur les 45 tours du groupe. Enregistrer et sortir ces deux albums a-t-il été une expérience différente que pour ceux qui sont sortis sur d'autres labels ?

     Rick OMONTE et moi avons monté le label pour sortir nos disques, et je suppose qu'on pourrait toujours le relancer. Mais à l'heure actuelle, c'est agréable de travailler avec d'autres labels. Nous avons quand même sorti des cassettes, 45 tours, lathe cuts et albums plutôt cools. Il pourrait faire son retour dans un futur plus ou moins proche.
 

Comment as-tu rencontré Kryssi BATTALENE ? Son jeu de guitare était-il aussi féroce à cette éqoque qu’aujourd’hui ?

     La première fois que j'ai vu Kryssi jouer, c'était pour un concert de noise à Heaven People. Elle n'avait pas de guitare. Puis j'ai fait sa connaissance en même temps que celle de Stefan CHRISTENSEN parce qu'ils tenaient une salle DIY nommée Popeye's Garage, où beaucoup de groupes cools jouaient quand ils étaient en ville. Elle avait aussi un projet solo noise qui s'appelait COLORGUARD. Toujours sans guitare. La première fois que je l'ai vue jouer de la guitare, c'était pour un concert des excellents MEDICATION. Quand nous lui avons demandé de rejoindre les MOVERS, on ne savait pas encore que c'était une magicienne, mais son style en lead a rapidement transformé le groupe en le rendant meilleur. On adore son son.
 

Même si elle a rejoint le groupe pour Death Magic, j'ai l'impression que l'album Mountain Movers est vraiment celui qui marque le début de cette nouvelle identité, plus psychédélique et surtout abrasive que par le passé. As-tu senti un changement pendant les sessions d'enregistrement de l'album ?

     Ce changement est survenu un an avant l'enregistrement du disque. On a passé l'année 2016 à jammer sans vraiment avoir de plans, plutôt que d'écrire des chansons. On a tellement jammé qu'on s'est dit qu'il faudrait qu'on fasse ça en live dans le studio. C'est comme ça que le disque est devenu un super mélange de chansons et d'improvisations.
 

C'était votre premier album pour Trouble In Mind. Ce mariage semble plus que logique vu de l'extérieur. Comment est ce que ça se passe avec eux ? J'imagine qu'il doit y avoir quelques groupes dans leur catalogue dont vous vous sentez proches ?

     Bill et Lisa ROE, qui dirigent Trouble In Mind, sont devenus des amis. Ils gèrent très bien leur label, mais notre relation dépasse largement ce simple aspect. Il y a plein de groupes différents sur ce label, et nous avons eu la chance de jouer avec la plupart d'entre eux. Les deux autres groupes de New Haven du label, ESTROGEN HIGHS et HEADROOM font partie de notre famille. HEADROOM a sorti pas mal de disques avec des labels internationaux. C'est aussi mon groupe préféré à voir en concert. Sinon, il y a également le David NANCE GROUP (qui vient d'Omaha, Nebraska) sur le label, et ils sont aussi de la famille.
 

Les deux derniers albums des MOUNTAIN MOVERS soulignent le contraste entre certains passages très calmes et ceux beaucoup plus supersoniques. Penses-tu qu'un de ces deux aspects pourrait prendre le dessus un jour ?

     On veut que le groupe soit aussi dynamique que possible.
 

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"L'écriture, l'art et la musique"

Tu es le compositeur principal du groupe, mais quelle importance a l'improvisation en studio ? Sur le nouvel album, un morceau comme Final sunset débute en plein milieu d'un jam : avez-vous eu recours à beaucoup de découpages ?

     Parfois on improvise pendant 14 minutes et on garde le tout, d'autres fois ça dure 7 minutes et on n'en garde que 5. On se contente juste de tomber d'accord sur où le morceau doit début et finir une fois qu'on a entendu le résultat.
 

Il n'y a que deux morceaux sur World What World qui dépassent les 5 minutes, ce qui rappelle les tracklistings des premiers MOUNTAIN MOVERS. Etait-ce une volonté consciente d'être plus efficace ? J'ai l'impression qu'un morceau comme Flock of swans pourrait devenir deux fois plus long joué sur scène...

     Ça n'était pas une décision consciente. On essaye juste de voir comment les morceaux fonctionnent ensemble. Je suis certain que beaucoup des jams à la fin des morceaux, comme sur Flock of swans, étaient à l'origine beaucoup plus longs que ce que vous pouvez entendre sur le disque.
 

Ayant eu la chance de vous voir à l'Union Pool de Brooklyn il y a quelques années, j'ai surtout été frappé par le côté énorme et monolithique de votre son, qui s'abattait sur le public comme une vague gigantesque. Ressens-tu également cette impression immersive quand tu es sur scène ?

     C'est sûr, on aime s'envelopper dans le son. En ce qui me concerne, je me laisse aller sur scène jusqu'à me perdre et me laisser porter par la musique, mais j'écoute également ce que Rick, Ross et Kryssi jouent pendant que je dérive.
 

Il est difficile de ne pas voir World What World comme un disque de confinement. Flock of swans paraît d'ailleurs assez explicite sur le sujet. Est-ce que tout le disque a été écrit après l'apparition du COVID ? Est-ce que la pandémie a changé votre fonctionnement ?

     Les chansons du disque ont été écrites en 2018, soit deux ans avant. On a enregistré World What World en 2019. Je ne suis pas capable de prédire le futur, haha ! Une fois que la pandémie est arrivée, on s'est dit : « On n'a pas de concerts et on vient de terminer World What World. Il n'y a pas de pression ni de responsabilités. Jouons de nouveaux instruments, faisons ce qu'on veut et laissons nous aller ». Une fois que nous avons tous été vaccinés, on s'est mis à jouer une musique complètement nouvelle pour nous.
 

Le titre de l'album a deux niveaux de lecture : une plutôt positive qui sous-entend que ce monde ne cessera jamais de nous étonner, et une autre moins réjouissante, comme si notre monde appartenait déjà au passé. Tu es plutôt du genre verre à moitié plein ou à moitié vide ?

     World What World est à la base une chanson que nous avons enregistrée pour un 45 tours en 2013. La première phrase est « What does everybody see in all of this ? ». C'est clairement sombre.
 

Tu t'occupes de l'artwork depuis les débuts du groupe. As-tu commencé ces dessins, peintures et collages avant de te mettre à la musique ? Est-ce qu'une de ces formes d'expression a plus d'influence sur l'autre ou bien viennent-elles tout simplement de la même source ?

     L'écriture, l'art et la musique, tout ça vient de la même source. Tout ça est connecté.
 

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"Un vrai baton de dynamite sur scène"

Vous allez partager l'affiche avec YO LA TENGO le 1er septembre 2021 à New York. Outre le fait que ce groupe a probablement dû être une grande source d'inspiration pour les MOUNTAIN MOVERS, quel est le sentiment prédominant face à la reprise de la scène : excitation ou peur ?

     L'excitation ! YO LA TENGO continue de jouer la musique qu'ils aiment sans avoir de regrets. C'est aussi un vrai baton de dynamite sur scène. Je suis super excité. Dans les années 90, je voyais plein de super groupes jouer dans Central Park l'été. Maintenant, on a cette occasion de le faire. La vie est pleine de surprises.
 

Propos recueillis et traduction par Eric F. 

(14 septembre 2021)

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MOUNTAIN MOVERS – World What World (Trouble In Mind Records, 2021)
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Pour prolonger...

MOUNTAIN MOVERS : Bandcamp
MOUNTAIN MOVERS : Tumblr

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Dans nos archives écrites :
What a wonderful world ! , chronique de World What World par Eric F. (03/09/2021)
Over the top, cette interview en V.O.
 

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Illustrations : Dan GREENE // Photographie : Eric F.
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