Chroniques Schnouffiennes // Chapitre 2 : Pendant ce temps-là, dans le futur…

Feuilleton + chronique (2022)
          Deuxième épisode des Chroniques Schnouffiennes par notre écrivain de l'Yonne, qui aime autant ZOLA que BRADBURY. Mais où est-donc passé notre héros ?
 
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          PA contemple distraitement, par la fenêtre, le paysage hivernal qui s’étale devant ses yeux. Un ciel d’un bleu blafard surplombe un morne océan viticole épousant les moindres reliefs du paysage. Les vignes sont nues, leurs rameaux crucifiés le long du fil de fer destiné à les maintenir fermement. Des dizaines de milliers de piquets en inox accentuent la teinte grisâtre du panorama. Le sol est marron, comme stérilisé, parsemé de cailloux calcaires. Un paysage martien fade voué à pisser du pinard.
- Putain, fait chier, maugrée t-il.
Et comment, que ça fait chier. Les ceps et les piquets d’inox les plus proches sont, comme la canopée lointaine des résineux couronnant les collines, flous et pixellisées, ça ne fait aucun doute. Il n’y a aucun mouvement, l’air est immobile, le ciel est vide d’oiseaux. Le processeur de la fenêtre ne le supporterait pas.
 
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Une fenêtre au rabais dans un module au rabais, construit en urgence à l’époque pas si lointaine de la MET, la Modernisation Ecologique Transitoire. Pour protéger ce qu’il restait d’écosystèmes, mais surtout pour mieux asseoir le contrôle sur la population, il a été décidé de regrouper les habitats au sein des métropoles et de consacrer les espaces ruraux à une agriculture essentiellement automatisée. Fin de l’étalement urbain par la verticalisation des constructions résidentielles. Réduction conséquente du gaspillage énergétique par une limitation drastique des déplacements individuels, réservés dans les faits aux Premiers.
 
Les Premiers. Les familles éminentes, maillon essentiel de la prospérité collective, puisque possédant tout : entreprises, médias, logements et réalité du pouvoir politique. Les institutions de la Fédération Européenne sont réduites à l’état de coquilles vides, les décisions étant prises par des Experts, réunis au sein de Comités à la composition mystérieuse et dont ordre du jour et débats sont maintenus secrets. Grâce à leurs  capacités cognitives hors du commun, les plus responsables et les plus raisonnables personnalités du début du XXIème siècle ont compris que l’avenir appartenait au modèle de la démocratie relative et héréditaire. Pour son propre bien, la population doit travailler, obéir et bien fermer sa gueule. Chacun doit se contenter d’une version appauvrie de soi-même. Sauf les Premiers, cela va de soi.
Le maintien du statu quo est assuré par l’interdiction totale de toute critique d’autrui, au nom de la tolérance, et par l’homogénéité médiatique, bouillie universelle déversée via le Terminal Individuel Portatif, le TIP, infraconnecté au cortex par le biais d’une puce sous-cutanée reliée au système nerveux. Cette puce permet également d’instiller dans l’organisme les endomorphines nécessaires au bien-être général. Les quelques hurluberlus persistant dans une attitude déraisonnablement contestataire, les Irresponsables, sont rapidement mis hors d’état de nuire à la collectivité bienheureuse par une police politique, unique rescapée des anciennes institutions étatiques démembrées par la nécessaire modernisation et rompue aux techniques modernes de surveillance, grâce à l’assistance d’Intelligences Artificielles compensant globalement les lacunes en matière d’imagination.
 
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 On pourrait être en 2084, mais ce serait trop facile. L’année exacte importe peu, il suffit d’admettre que c’est le Futur, ce qui le rend nécessairement désirable.
Dans ce monde idéal, chacun vit dans un logement appelé module, dont la taille et le niveau d’équipement varient en fonction de critères financiers euphémisés sous le vocable de « Capacité de Ruissellement » définissant la norme d’Utilité Sociale, plus communément appelée « US ». L’US de PA étant ce qu’elle est, son étroit réduit se situe dans un lointain sous-sol de la province de Sénonie, au centre-est de l’Etat Démocratique Français, l’une des nombreuses composantes de la Fédération Européenne. Une quinzaine de mètres  carrés, une domotique gérée par Intelligence Artificielle et des fenêtres qui pixélisent, bordel de merde.
Est-ce le mauvais caractère de PA, insuffisamment tempéré par les endomorphines, qui explique sa médiocre position en termes d’US ? S’il y avait auparavant mis de la bonne volonté, il aurait pu prétendre à un module aux fenêtres de meilleure qualité. Il paraît que certaines peuvent proposer jusqu’à une centaine de paysages différents. La sienne n’en propose que quatre : une prairie immobile, un paysage urbain sans la moindre présence humaine, un paysage littoral dont les vagues, figées dans une immobilité stupide, ne se déversent jamais, et la vue fixe sur le viticole paysage de surface. Ce qui conviendrait mieux  à l’humeur de PA, dans l’immédiat, ce serait la vue d’un ciel tourmenté, les arbres implorant les nuages anthracite de leurs branches noueuses et maigres.
 
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Ou mieux encore, un paysage industrialo-portuaire à l’ancienne, dominé par l’ombre phénoménale de navires accostés à quai. Les voies ferrées, les wagons rouillés, les immenses squelettes des grues de transbordement, les lampadaires trouant une nuit d’encre, traçant un halo jaunâtre et pâle sur le bitume et laissant deviner les structures d’acier à l’oxydation ocrée de quelques hangars à l’utilité… euh… des hangars qui servent à des trucs de hangars.
 
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Ce ne serait pas la première fois qu’il se signalerait aux yeux des autorités comme étant à deux doigts de l’Irresponsabilité. Car PA est un éternel insatisfait colérique. Enfant, ses parents, pensant à une incompatibilité génétique avec le TIP qui freinerait le déversement d’endomorphines, de sérotonine et autre dopamine de synthèse, l’emmenèrent consulter de nombreux médecins. Le verdict des spécialistes fut sans appel : le  coupable était un caractère par trop affirmé rendant inopérant la mixture chimique. D’où sa misérable US. Phénomène ne s’arrangeant pas avec les années, PA ressasse régulièrement sa frustration. Le déclenchement peut être anodin : déclaration publique d’un Premier via le TIP, incident lors de sa Phase Horaire d’Utilité Sociale, ou, comme aujourd’hui, observation trop poussée du paysage artificiel.
Le mécanisme de ses accès de colère, PA le connaît parfaitement. Il commence par la sensation d’une compression de son cerveau, devenu trop volumineux pour sa boîte crânienne. Sa mâchoire, puis sa nuque, ses épaules, ses bras, son dos, ses cuisses se contractent au fil du déploiement de son inextinguible exaspération.  Les mièvreries musicales dégorgées par le TIP en même temps que les molécules du bonheur n’y peuvent rien. Au contraire, elles déversent du kérosène sur le feu. Ce dont aurait plutôt besoin PA, ce serait les bons vieux disques à l’ancienne dont lui parlait son grand-père, qui avait connu l’époque proto-moderne d’avant la MET et qui regrettait ouvertement l’ancien temps, beuglant régulièrement à qui voulait bien l’entendre qu’on « s’était bien fait METtre ». Cela déclenchait invariablement les protestations des parents de PA et l’amusement de ce dernier, qui ne perdait pas une miette des excès de son aïeul. Les enfants admirent la transgression. Le vieux avait conservé quelques-uns de ces fascinants objets qu’on appelait « disques », bien qu’ils aient été rendus archaïques par la numérisation intégrale, et leur contenu fascinait le jeune garçon autant qu’il le terrifiait.
 
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Aujourd’hui, dans le futur, à ce moment précis, PA se souvient particulièrement d’un disque de plastique gris terne marqué de volutes noires, à la pochette montrant une ouverture, comme une porte vers le ciel blanc dessinée par des bâtiments à l’architecture impossible. Mais c’est surtout son contenu qui l’avait marqué, un bruit furieux. Des guitares acides comme des boules de bile. Une colère que PA aimerait aujourd’hui pouvoir laisser éclater comme le pouvait le chanteur quelques décennies en arrière. Et comme l’ensemble du groupe d’ailleurs, qui jouit sur les flux et les reflux d’un emportement contraint. Le sang qui bat les tempes, irrégulier. Les mauvaises pensées qui envahissent l’esprit et contre lesquelles on ne peut rien. Une montée irrépressible, un paroxysme puis une forme d’apaisement bref. Trop bref. Ça recommence. Ça revient. Comme un grésillement dans le cerveau empêtré dans les filets de l’aigreur, du ressentiment, incapable de changer de logiciel. PA ne parvient pas à réorienter ses pensées vers d’autres directions que celles qui le rendent furieux. Finalement, à bien y réfléchir, ce n’était pas une colère libérée, Valse Noot, non, c’était de la furie contenue. Corsetée. Tordue par la contrainte comme les nœuds de ses tripes triturées, torturées par l’atrabile. L’auditeur perd le contrôle des émotions, elles ne sont pas siennes, elles le gouvernent, malmené comme l’est PA sous l’emprise de son séditieux désarroi. Chaque rémission est un soulagement vite douché par un nouveau crescendo. Sa tête est chaude. Elle bouillonne. Il  n’y a pas d’exutoire possible. C’est froid. Ce n’est pas le chaos, non, pas du tout. C’est construit, sûr de son bon droit, ça s’attaque au corps autant qu’à l’esprit, comme un corps étranger prenant possession de son organisme. Une tumeur maligne sur microsillon.
 
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Quel con, quand même, de n’avoir pas cherché à récupérer les affaires du Vieux quand il a trépassé. Ça lui aurait peut-être permis aujourd’hui de crever l’abcès.  Et il va bien falloir que ça pète, sinon il va en crever.
Et il va bien falloir que ça pète, sinon il va en crever.
Et il va bien falloir que ça pète, sinon il va en crever.
Comme un diamant sur un disque rayé, empêché d’atteindre son objectif central, PA est à l’aphélie de son orbite elliptique autour du bonheur.

       

[À suivre...]
 

Nicolas GOUGNOT

(18 mars 2022)

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VALSE NOOT. Utter contempt (Atypeek Music / Ideal Crash /
Vollmer Industries / Super Apes / French Wine records, Offoron Rex Records, 2021)

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Pour prolonger...

VALSE NOOT : Bandcamp

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Dans nos archives écrites :
Johnny Tonnerre (de Brest), interview de VALSE NOOT par Nicolas G. (19/11/2021)
     Chroniques Schnouffiennes
          Chapitre 1 : Où l'on découvre notre héros

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Photographies : Nicolas GOUGNOT
Pixellisation : bingO

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