R.I.P SAPIN

​​​​​​​Oraison funèbre de Sapin, duc de Bretagne prononcée à Saint-Denis le 21 jour d'aoust, 1670 // par Messire Jacques-Bénigne Bossuet.
 
Mes Seigneurs, j'étais donc destiné à rendre ce devoir funèbre à très haut et très puissant Sapin de Rennes, duc de Bretagne.
        
          Ô vanité ! ô néant ! ô mortels ignorants de leurs destinées ! L'eût-il cru, il y a dix mois ? Et vous, messieurs, eussiez-vous pensé, pendant qu'il versait tant de décibels en tout lieu, tant de trépidations, qu’il dispensait tant de joie et bonne humeur, qu'il dût si tôt vous rassembler pour le pleurer? Princes, le digne objet de l'admiration de deux grands royaumes, n'était-ce pas assez que l'Angleterre ignorât votre existence, sans être encore réduite à pleurer votre mort ? Et la France, qui vous revit, avec tant de joie, environnés d'un nouvel éclat, n'avait-elle plus d'autres pompes et d'autres triomphes pour vous, au retour de ces tournées fameuses, d'où vous aviez remporté tant de gloire et de si belles espérances ? 
       
          2012- 2019. Quelques années et quatre albums de rock garage mâtiné de country déglinguée ? Vanité des vanités, et tout est vanité ! C'est la seule parole qui me reste ; c'est la seule réflexion que me permet, dans une décision si courageuse quoique funeste, une si juste et si sensible douleur.
          Aussi n'ai-je point parcouru les disques sacrés pour y trouver quelque texte que je pusse appliquer à cet illustre groupe. Je veux dans un seul malheur déplorer toutes les calamités du genre humain, et dans une seule mort faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines.
          Non, après ce que nous venons de voir, la vie n'est qu'un songe, la gloire n'est qu'une apparence, les grâces et les plaisirs ne sont qu'un dangereux amusement : tout est vain en nous, excepté le sincère aveu que nous faisons devant le rock’n’roll, de nos vanités.

          Considérez, Messieurs, ces grandes puissances que nous regardons de si bas. Pendant que nous tremblons sous leurs riffs, le dieu du rock les frappe pour nous avertir. Leur élévation en est la cause ; et il les épargne si peu, qu'il ne craint pas de les sacrifier à l'instruction du reste des hommes. Rockeurs, ne murmurez pas si Sapin a été choisi pour nous donner une telle instruction. Il n'y a rien ici de rude pour lui, puisque, comme vous le verrez dans la suite, le dieu du rock le sauve par le même coup qui nous instruit. 

          Nous devrions être assez convaincus de notre néant : mais s'il faut des coups de surprise à nos coeurs enchantés de l'amour du monde, celui-ci est assez grand et assez terrible. Ô nuit désastreuse ! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Sapin se meurt ! Sapin est mort ! Qui de nous ne se sentit frappé à ce coup, comme si quelque tragique accident avait désolé sa famille ? Partout on entend des cris ; partout on voit la douleur et le désespoir, et l'image de la mort. Le Roi, Rennes, toute la cour, tout le peuple, tout est abattu, tout est désespéré ; et il me semble que je vois l'accomplissement de cette parole du prophète : le roi pleurera, le prince sera désolé, et les mains tomberont au peuple de douleur et d'étonnement.

          Mais et les princes et les peuples gémissaient en vain ; en vain Monsieur, en vain le Roi même tenait Sapin serré par de si étroits embrassements. Alors ils pouvaient dire l'un et l'autre, avec saint Ambroise : Stringebam brachia, sed jam amiseram quam tenebam : « je serrais les cordes de la guitare ; mais j’étais déjà perdu, qu’est-ce que je tenais comme cuite ».
        
          Sapin leur échappait parmi les stridences des larsens, la saveur âcre de la bière éventée, et la mort plus puissante nous l'enlevait. Quoi donc ! Il devait périr si tôt ! Dans la plupart des groupes les changements se font peu à peu, et la mort les prépare ordinairement à son dernier coup. Sapin cependant a passé du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs. Le matin, il verdoyait ; avec quelles grâces, vous le savez : le soir, nous le vîmes séché, comme sur un trottoir quelque temps après Noël.

Funestement, éternellement, c’est certain, ça sent le Sapin.