Gros Oiseau

Interview - Le Fer à Gus (Troyes) // par Nicolas Gougnot

Samedi 17 novembre, Gros Oiseau passe à Troyes au bar Le Fer à Gus, invité par Datapanik (groupuscule autochtone né en mars 2018 et qui a déjà à son actif  une grosse vingtaine de concerts, parmi lesquels Harvey Rushmore & The Octopus, Melt Dunes, Massicot, Evil Usses, … mais vous êtes assez grands pour aller tout seuls voir sur Facebook et pour visiter leur chaîne You Tube ou aller reluquer de bien belles photos sur Instagram. C’est l’occasion idéale de croiser, le même jour, les chasubles oranges des énervés de la gâchette et les gilets pastis des agacés du gasoil. L’occasion également de soumettre les trois Genevois à la question avant qu’il ne défendent leurs deux enregistrements (Gros Oiseau, autoproduit, disponible ici et Zonzon, sorti chez Cheptel Records et disponible .

Fondé en 2013, groupe presque suisse (« Genève, c’est pas la Suisse »), mais entièrement issu de la culture des squats, Gros Oiseau revendique l’influence des années 80, se définit comme un amalgame de post-punk, de dance et de hiphop. Et invoque les Beastie Boys, Suicide, Bérurier Noir (pour le chant en français) et Richard Gotainer comme possibles points de repères pour l’auditeur (mais quand même, «c’est un mec en Suisse, qui nous aime pas, qui dit qu’on ressemble à Gotainer »). Tout ça avec deux basses, un pad, un clavier et un micro, et pourtant ils ne sont que trois.
Les Genevois se sont donc prêtés au jeu de l’interview Portobello Bones, du nom du groupe tourangeau punk-noise ayant officié dans les années 90 et dont la particularité était de ne pas écrire leurs textes, mais de les piocher à droite et à gauche. Ils se ainsi vus demander de répondre à des questions posées par d’autres que moi à d’autres qu’eux. [Pris en flagrant délit de manque de rigueur, je dois confesser que les références de certaines questions n’ont pas été relevées et que les réponses, n’ayant pas été exhaustivement notées, sont aussi recomposées que des saucisses Herta, et attribuées à chacun sur la base de souvenirs parfois flous. Brillant.]

« Un conseil que vous aurait donné votre mère quant à votre éducation sentimentale ? »

Nicolas : Quand j’étais gamin, je devais avoir dix ans, je venais de changer d’école. Et j’étais encore amoureux d’une fille de l’école précédente, mais j’étais aussi amoureux d’une fille de ma nouvelle école et c’était un vrai déchirement, je ne savais pas ce que je devais faire. « Laisse tomber l’autre, va voir la nouvelle », m’a dit ma mère. J’étais surpris, c’était étonnement subversif.
Paul : « Il faut travailler à l’école », c’est le seul conseil que j’ai eu, mais il était valable pour tous les sujets.

« Vous avez peur de la solitude ? »

Julien : J’ai peur de la solitude, mais je suis solitaire.
Paul : J’ai peur, si ça dure trop longtemps. Je ne veux pas vieillir seul. Et pourtant, la solitude, c’est cool ! C’est comme la drogue, il en faut, mais de temps en temps.
Nicolas : Il faut savoir se l’octroyer.

« Cette mode des coachs est-elle représentative de la solitude de l’être occidental ? »

Julien : C’est juste un sale boulot dégueulasse.
Nicolas : Ouais, c’est comme c’est comme un coiffeur ou un esthéticien.

« En quoi Gandhi vous inspire-t-il ? » (Coralie Schaub à Vandana Shiva, XXI n°32 automne 2015)

- Chhhmmmm
- Mmmmmmouaiiiiiiiiiis…
-Ttttttttt
Nicolas : J’ai plein de problèmes de couple et forcément, il y a beaucoup de discours sur la non-violence. Et des fois je me demande s’il avait vraiment raison…
Paul : Il paraît que c’était un ancien nazi. [S’ensuit une intense discussion au cours de laquelle il apparaît que Gandhi ne peut pas avoir été nazi, même un tout petit peu, pour des raisons sinon idéologiques, au moins chronologiques, que finalement c’était plutôt le dalaï- lama, ou plutôt le maître spirituel de ce dernier, qui aurait, peut-être, été en contact avec l’idéologie hitlérienne.  Mais qu’il paraîtrait que Gandhi était un obsédé sexuel. Aucune de ces allégations n’a, naturellement, été vérifiée par nos soins.]

« Pensez-vous qu’une société dont les leaders méconnaissent volontairement l’enseignement de l’histoire peut, d’une certaine façon, armer le bras d’une jeunesse mal dans sa peau ? » (Géant Vert à Fabrice Erre, dBD n°122, avril 2018)

Paul : Ça c’est la question d’un mec qui veut se la jouer intello.
Nicolas : Ben c’est nécessaire de manipuler l’Histoire pour armer le bras de la jeunesse. Et ça marche, surtout pour les garçons. C’est dingue comme c’est con les garçons entre 13 et 18 ans. Ils ne pensent qu’à la bite et ça les rend complètement cons. Les filles sont plus intelligentes parce qu’elles ne pensent pas à la bite.

Tu en es sûr ?

Nicolas : Bon, les filles ne pensent pas autant à la bite que les garçons.

« Pour l’instant, vous ne vous nourrissez que d’histoires que vous avez réellement vécues ? » (Grégoire Belhoste et Matthieu Pécot à Juliette Armanet, Society n°90, septembre 2018)

Julien : Des pensées, oui, mais pas des histoires. Mes textes ne sont pas autobiographiques, je reproduis une petite voix intérieure. Il y a aussi des textes en écriture automatique. Les phrases ne sont pas corrélées ensemble, comme la pensée saute du coq à l’âne, et j’essaie de les retranscrire avec le fil conducteur. Il y a des chansons qui parlent d’autres personnes, il y a deux chansons sur des filles que je connais. Plainpalais, c’est à propos d’un fait-divers. Et Doux Jésus, c’est à une époque où je notais tous mes rêves et cette chanson, c’est des bouts de rêves mis bout à bout. De trois rêves différents.

Les Méchants, c’est au sujet des complotistes, et on sent bien que tu ne les aimes pas.

Julien : Je suis content que tu l’aies compris, parce qu’il n’y a pas beaucoup de monde qui la comprend, cette chanson.

J’y suis sensible, parce que j’ai été confronté frontalement au complotisme cet été. C’est très déstabilisant.

Il faut une bonne dose de parano.

Et d’absence d’intelligence et/ou de culture

Non non, c’est de la paranoïa. Il y a des gens très intelligents, très cultivés, qui sont atteints. Être parano c’est rejeter vers l’extérieur la responsabilité d’un truc qui ne va pas au lieu de le voir dans soi-même. J’éprouve un véritable désenchantement, mais aussi de la tendresse pour la société. Je n’ai pas l’impression de parler de la société, c’est très autocentré. Je parle pas de politique, il n’y a pas de message, en tout cas pas consciemment.

« Avez-vous pu avoir, comme la romancière Annie Ernaux, le sentiment de trahir vos origines sociales ? « (Marie-Laure Delorme à George KiejmanXXI, n°43, automne 2018)

Julien : ben… nan…

« Et en ce moment, quelles sont vos bandes dessinées de chevet ? « (Philippe Langlest à Arthur H, dBD n°122, avril 2018)

Paul : Je ne lis pas de BD. Enfin… celles que je préfère, c’est celles d’Edika, c’est complètement déjanté.
Nicolas : Dernièrement, j’ai lu celles que j’ai empruntées à la bibliothèque : Cruelle, et aussi La geste d’Aglaë, c’est très féministe. Ah ! Et puis on m’a offert La vie Secrète des Jeunes, de Riad Sattouf.

Tout le monde est d’accord pour dire que Riad Sattouf, c’est super. Sauf Paul, qui s’en fout, puisqu’il ne lit pas de bandes-dessinées.

« Comment tout cela va-t-il finir, selon vous ? »

Julien : Mal, bien sûr ! Tu veux parler de la société ou de Gros Oiseau ? Parce que pour le groupe, on ne sait pas !
Nicolas : Je suis optimiste, toujours.