Equipe de foot

Chantal (autoproduit) / par Nicolas Gougnot

Kenny Macherov était furieux. De retour dans ses quartiers pour boucler son paquetage, il ressassait les propos qui avaient été tenus lors du briefing, mâchant et remâchant son énervement. Il avait pourtant besoin de calme et de concentration pour préparer cette nouvelle mission. Le lieutenant Macherov était membre de la prestigieuse Brigade d’Intervention TEmporelle. Ce peloton international, créé en 2047 sous le nom de Brigade de Régulation des Voyages Temporels et rapidement placée sous l’égide d’Interpol, avait pour mission de traquer les anomalies temporelles provoquées par les voyageurs inconscients ou malveillants au cours de leurs déplacements dans les méandres du Temps. En effet, depuis le début des années 2040, les scientifiques avaient rendu possibles les déplacements dans les périodes antérieures de l’Histoire de l’Humanité. Très vite, naturellement, l’humain avait déployé toute son intelligence pour perturber le cours du continuum espace-temps. Et donc, en cette matinée de juin 2068, étouffante comme tous les matins de l’ère post-carbonique, le lieutenant Kenny Macherov pestait contre les touristes temporels, la hiérarchie, lui-même et l’humanité en général.

Une fois de plus, il se disait qu’il n’avait pas consacré un doctorat sur les dynamiques socio-spatiales des zones rurales des contreforts occidentaux du Massif Central aux périodes tardo-antiques et alto-médiévales pour se retrouver à cavaler à la fin du XXème siècle après des bandes de crétins aux cerveaux cryogénisés par la consommation massive de quelque substance décérébrante, persuadés qu’ils étaient d’avoir trouvé la solution miracle pour devenir riches et célèbres sans trop d’efforts. Ce qui ulcérait particulièrement Macherov, ce n’était pas tant la difficulté de ce genre de mission (en général, le sort des simplets de cet acabit se réglait en quelques heures, au pire en quelques jours) qu’un sentiment de gâchis. L’humain avait ce penchant désespérant pour l’utilisation retorse de ses inventions géniales.

Empaquetant méticuleusement ses tenues de rechange et le matériel nécessaire, l’officier se répétait machinalement les informations obtenues lors de la réunion. Alexandre Cabanac, alias Alex #23, et Mickaël Martin, alias Mike #19, deux Français, avaient imaginé le plan suivant : se rendre au début de l’année 1992, surfer sur la vague grunge alors très en vogue au début des années 90 du vingtième siècle en proposant, dans la foulée immédiate du retentissement d’un groupe d’alors, Nirvana, un album préalablement enregistré au XXIème siècle et réunissant tous les ingrédients du succès. Etre les premiers Français à proposer ce mélange de guitares épaisses à la Mudhoney et de mélodies inspirées par Weezer devait leur permettre de décrocher la timbale. Mais c’était sans compter sur la vigilance de la brigade.

D’après les premiers éléments de l’enquête, les deux jeunes avaient profité d’un voyage organisé à Paris fin 1991 pour fausser compagnie aux employés de l’agence chargée d’organiser et d’encadrer le séjour avant de refaire surface quelques semaines plus tard à Bordeaux. Comment ils avaient fait pour se faufiler à travers les garde-fous sécuritaires, on ne le savait pas encore, pas plus que les moyens employés pour se déplacer. La monnaie française d’alors n’était pas encore l’€uro, il leur avait donc fallu bénéficier de complicités pour financer leur mobilité. Cette question serait à régler plus tard, mais elle n’était pas la moins préoccupante. Toujours était-il que le duo Equipe de Foot, sorti de nulle part, sans label pour les chapeauter (et pour partager les immenses bénéfices attendus) faisait des débuts tonitruants, utilisant à plein les recettes des groupes qui avaient obtenu ou allaient obtenir le succès. Macherov avait pu accéder aux titres de l’album Chantal. Bien que non spécialiste de la période et de ses marqueurs culturels, il n’en était pas la première mission de ce genre (c’était tout de même terrible, ce manque d’imagination de la jeunesse, pas très start-up nation, tout ça) et commençait à posséder quelques connaissances en matière de musique populaire des années 1960 à 2000.

Effectivement, dès l’ouverture, on retrouvait ce mélange de rock très lourd, très grunge, presque noise, guitare fuzz et batterie martelée, et de mélodies vocales des groupes indie/power-pop des années 1990. Les titres suivants mettaient moins en avant le second aspect, mais l’esprit restait le même. Si le succès qu’ils avaient planifié n’était pas encore au rendez-vous (il valait mieux être anglo-saxons pour plaire aux ados français à cette époque, n’oublions pas que les Etats-Unis venaient de gagner la guerre froide et que conséquemment ce qui venait d’Amérique du Nord était le top de la classe), ils s’étaient fait repérer par des agents de la Brigade stationnés à cette époque, à cause de leurs clips, pourtant peu diffusés. Ils y apparaissaient en effet en maillots de football, pour souligner le nom de leur two-men-band, commettant au passage une double erreur rédhibitoire : en lieu et place des frous-frous bouffants et satinés des épouvantables maillots de foot du début des années 1990, ils arboraient la tenue national-footballistique de 1966, alors que la mode du vintage n’était pas encore lancée. Des amateurs ! Encore deux pauvres types qui allaient moisir dans les geôles de leur pays pour trouble à l’ordre temporel… Le jour était encore lointain où Kenny Macherov se retrouverait au chômage pour la belle raison que l’humanité se comporterait enfin de manière responsable en matière de voyages dans le passé. Le lieutenant fit craquer les articulations de ses doigts en arborant un sourire sadique. Il était prêt. Il allait vite mettre la main sur ces deux crétins et leur faire passer l’envie des voyages temporels.
 
Equipe de Foot - Faking Poetry [LIVE], by Laetitia