Au pied du Mur // CITY OF EXILES

Interview (2021)
          Sur leur premier mini album huit titres, auto-produit et sans nom, CITY OF EXILES propose un rock brumeux, rythmiquement puissant. Si les belles envolées atmosphériques flirtent par moments avec le post-rock de MOGWAI (Amor for a broken heart, Dirty lovers) ou LABRADFORD (Le soleil - plutôt voilé), le groupe normand explore aussi d’autres territoires musicaux : escapade pop (Before you go), new wave romantique (Heart away) ou ballade western qui emmène Marilyn MONROE vers la froide chaleur morrico-lynchienne de TARNATION (One silver dollar). 
Et si le dessein musical de CITY OF EXILES était - avant tout - de relier Brooklyn et Berlin ? C’est peut-être cela. 
Comme si The NATIONAL période High Violet se prenait pour le CRIME & The CITY SOLUTION de 1987. Tous exilés, au pied du Mur.


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Rencontre, à distance, avec Guillaume LEBOUIS, chanteur havrais, exilé, en Corrèze
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Votre premier disque vient de sortir. Quelle en fut sa genèse ? 

L'amitié est à la base de notre projet. Nous nous connaissons tous depuis plusieurs années et nous avions l'envie et le besoin de passer du temps ensemble à boire des bières et à faire de la musique. Nous sommes partis de mes petites démos enregistrées sur un simple Zoom. Puis l'essentiel du travail s'est fait en groupe dans le studio de notre ami David FONTAINE. Nous avons enregistré l'album chez lui, au studio Piggy in the mirror de Brionne (27). Nous avons dû jongler avec les emplois du temps de chacun car les autres membres du groupe ont beaucoup d'autres projets musicaux (DENIZE, ANIMAL/TRISTE, AñA, ALOHA ORCHESTRA...). Il nous a fallu quatre sessions de trois-quatre jours, étalées sur dix mois pour finaliser les prises du disque. Puis nous avons confié le mixage à Antoine GAILLET qui a produit des artistes aussi différents que Arman MÉLIÈS, M83, RADIO ELVIS, Julien DORÉ, SOMA, CYANN & BEN, RADIOSOFA ou ROVER.
 
Etes-vous satisfaits de la réunion de ces huit titres ?

Pour un premier disque, je le trouve plutôt réussi. Il y a des morceaux que j'adore vraiment comme Dirty Lovers, Mirror (Now you are here), Someone ou encore Amor for a broken heart. Je suis juste frustré de ne pas avoir pu les jouer sur scène. J'aime aussi la manière dont Pauline DENIZE - qui joue également du violon sur le disque - double ma voix et la façon dont elle s'est accaparée la reprise de Marylin MONROE (One silver Dollar) qui aurait pu être casse-gueule. Sa voix est fragile et sensuelle.

 
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city-exiles-496251612.jpg, by Bingo
 

                  "Une certaine résonance avec mon enfance
et mes séjours dans les camps de pionniers en RDA"

En quoi le livre City of exiles de Stuart BRAUN a-t-il été décisif, tant dans la création du groupe que dans l'esthétique globale de votre propos ?

Ce livre a un peu été l'allumette qui a enflammé notre brasier. C'est le mouvement qui est important. Beaucoup de magnifiques auteurs-compositeurs ignorent qu'ils possèdent ce talent car ils restent constamment immobiles. J'ai eu la chance de croiser Stuart à Berlin après un concert du trio RADIO MOSCOW. Chez nous, ce groupe joue dans des clubs de 30 à 40 personnes, mais en Allemagne c'est beaucoup plus gros. Stuart est un ami de Andy, du label Bronze Rat Records, que je connais depuis quelques années via les groupes que j'ai aidés à faire tourner en France comme MIRACULOUS MULE ou GEMMA RAY. J'ai d'emblée beaucoup aimé la personne et par la suite, j'ai réussi à me procurer son livre qui m'a énormément secoué. Il retrace notamment le parcours d'artistes qui ont séjourné à Berlin comme Nick CAVE ou Iggy POP. Cela a eu une certaine résonance avec mon enfance et mes séjours dans les camps de pionniers en RDA. Je suis fasciné par cette ville et les artistes qui y sont passés un moment ou un autre, mais la rencontre avec Stuart BRAUN, bien que brève, m'a surtout permis de réaliser qu'une autre voie est possible, que tout un chacun peut se sublimer. Pour moi, c'était aller au bout de ce projet artistique en finalisant quelques- unes des mélodies qui me traversent sans cesse.
 
Hormis Berlin, quelles autres villes (et périodes) vous fascinent musicalement ?

J'ai été biberonné aux BEATLES, donc Liverpool pourrait naturellement venir en premier. Toutefois, je n'y suis jamais allé et la ville ne me fait pas tant rêver que ça. J'ai peut-être dû voir trop de films de Ken LOACH... Hambourg doit être plus amusante. Pour Liverpool, j'ai peur du côté toc et mercantile liés au filon BEATLES. Je serais plus curieux de me rendre à Manchester. C'est plus dans le sens de mon propre mouvement. Et puis, David FONTAINE m'a récemment converti à NEW ORDER.
D'une manière générale, je fuis la nostalgie et je n'aurais peut être pas assez d'une vie pour me rendre dans toutes les villes des Etats-Unis qui m'ont fait rêver. Il y en a tant. Le Mississippi et Chicago pour le blues, New York pour DYLAN, Memphis pour Stax, Elvis et les studios Sun, Détroit pour le rap, Motown ou les STOOGES, Seattle pour Mark LANEGAN, sans compter, La Nouvelle Orléans, la Californie, Chicago... Mais bon, j'ai peur des quartiers-musées et des concerts commémoratifs. C'est le poison de l'art en général et de la musique en particulier. Sinon, plus près de nous, j'adore une ville comme Périgueux. C'est une véritable cité rock. J'y ai fait la connaissance de Marc ROUMAGNE de l'association Some Produkt qui organise jusqu'à 70 concerts par an et j'ai été complètement converti. Ces gens sont des purs. Le dernier rempart. Mais si je dois être totalement honnête je dois admettre que notre studio de Brionne reste notre seule chapelle, car son autel y est toujours brûlant.

 
Si tant est que cela soit souhaitable, comment arriver à se distancier de ses influences premières ?

En tant que chanteur, je suis longtemps resté muet par peur de ne pas arriver à égaler les harmonies des BEACH BOYS ou les facilités vocales de Stevie WONDER ou de McCARTNEY. Je me contentais d'être un simple auditeur ébloui. Et avec le temps j'ai été de moins en moins sensible à ce type de voix. Avec CITY OF EXILES, je me suis offert des lunettes noires. Maintenant, je pense qu'il faut surtout être habité. Le reste n'est là que pour faire joli. Je crois que Jean-Louis MURAT, Bob DYLAN ou Nick CAVE sont des interprètes extraordinaires car ils sont totalement habités.
   
Au sein d'un album à la fois concis mais dense,  comment avez-vous réussi à concilier brumes mélancoliques du post-rock et pop plus enjouée ?

Comme j'ai pu le dire auparavant, les musiciens qui composent le groupe viennent d'univers musicaux très variés. Les arrangements sont riches car chacun s'est approprié le projet sans être brimé par les autres. Au contraire, l'enregistrement s'est fait dans une étrange symbiose. Si je décortique un peu, je dirais que Pauline DENIZE qui chante et joue du violon a une culture classique et s'est attelée aux arrangements de cordes. Nous l'avons orientée en lui faisant écouter des choses un peu grinçantes ou moins académiques comme le travail de Warren ELLIS, la BO d’Under the Skin, les disques de Chelsea WOLFE... De leurs côtés, Fabien SENAY et Matthieu FOREST se complètent dans leurs jeux de guitares. L'un apportant le drive et les riffs quand l'autre épouse la matière sonore avec ses arpèges et ses effets. Jean Baptiste MABILLE a apporté son énergie pop dans des titres comme Heart Away. David FONTAINE est notre sorcier vaudou avec ses géniales prises de son et son goût pour les bruits bizarres et étranges. Enfin, Mathieu PIGNÉ qui joue de la batterie est notre phare. Il nous guide, nous montre le chemin et s'assure que tout le monde est bien rentré sain et sauf au port.
 

"Rien ne peut nous freiner en ce qui concerne la création"

Bien souvent atmosphérique, votre musique invite aux images mentales. Seriez-vous tentés par la création de bandes originales de films et pour qui ?

Travailler dans ce cadre serait un peu un rêve de gosse. Je pourrais citer Werner HERZOG, Wim WENDERS ou encore David LYNCH, mais si je dois être honnête à nouveau, je pense que nous pourrions accepter toutes les propositions. La seule condition serait que le réalisateur aime vraiment notre musique. Dans notre cas, cela ne pourrait être qu'un coup de cœur de cette sorte car nous ne répondons pas à des appels d'offres et nous n'avons pas d'éditeur ou de pros de la synchro pour nous représenter et nous épauler.

 
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city-exiles-1932539294.jpg, by Bingo

Vous avez sollicité le chanteur Arman MÉLIÈS pour illustrer la pochette de ce premier album. En quoi sa contribution fait-elle écho à vos huit chansons ?

Je croise Arman depuis plusieurs années. C'est un artiste sublime et un être d'une droiture et d'une douceur extrêmes. J'ai su par hasard qu'il peignait et dessinait. Je lui ai demandé de dessiner quelque chose pour le disque. L'unique condition était qu'il l'apprécie. Par chance, il a aimé notre travail…
 
Votre deuxième album est pratiquement terminé. Avez-vous connu des freins dans votre création ?

Ce deuxième album est enregistré à 80 %. Nous avons encore un peu d'édit, des voix et du nettoyage de pistes à faire avant de le faire mixer. Je qualifierai ce disque de jusqu'au-boutiste dans le sens où nous sommes allés au bout de nos idées et de nos envies. Mais il est encore trop tôt pour en parler. La dernière étape et les choix du mixage seront significatifs.
Rien ne peut nous freiner en ce qui concerne la création. D'autres domaines sont plus aléatoires comme le choix de nos partenaires pour promouvoir et distribuer le disque. C'est là que se cachent les embûches et les voies sans issues.

 
En ce qui concerne l'avenir du groupe à plus long terme, quelles sont vos envies ?

Nous souhaitons tourner dès que cela sera possible. Nous avons également déjà commencé à écrire le troisième album... La vie est là, qui tremble. Tant que nous le pourrons, nous brûlerons encore longtemps, ensemble.
 

Propos recueillis par bingO

(04 mai 2021)

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                                                           CITY OF EXILES - City of exiles (COE, 2021)
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Pour prolonger…

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Rock à la Casbah #731 (14/04/2021)

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Photographie : Claire BACHER
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